T E X T E S  et  E N T R E T I E N S

Le corps n’est jamais loin dès qu’on aborde l’art du sculpteur, il est même au centre de tout. Sans l’évoquer explicitement ou de façon figurative, les œuvres d’Anne Barrès le convoquent de multiples manières, en allusions visuelles et sensations viscérales fortes. Confrontés à des masses de terre vibrantes - dont on ne sait parfois si elles sont cuites ou encore crues - nous sommes interpellés dans notre supposée force et réelle fragilité, nos illusions de grandeur et désirs d’éternité. Après avoir observé attentivement ces impressionnantes sculptures réalisées au cours d’une trentaine d’années, on pense ne plus pouvoir désormais regarder d’objet en céramique ni la matière brute de l’argile comme avant. Allez maintenant soupeser la brique, amusez-vous à l’accumuler, travaillez l’argile ductile à pleines mains, à bras ouverts ! Le corps après cela - sa  résistance, son endurance, son déploiement et son échelle - deviendra la question cruciale.

 

Née en 1938, Anne Barrès a d’abord étudié la peinture aux Beaux-Arts de Montpellier au début des années 60, ayant comme camarades de promotion les peintres Vincent Bioulès et Claude Viallat. Ces derniers vont fonder quelques années plus tard le mouvement Support-Surface, dont les réflexions sur l’importance à accorder aux matériaux constitutifs de l’œuvre et aux gestes du faire, au détriment du sujet, trouveront une résonnance particulière tant dans le cheminement sculptural que dans l’énergie graphique de la jeune artiste. Anne se forme ensuite à la céramique aux Beaux-Arts de Bourges, suivant l’enseignement de Jean Lerat, alors responsable de l’atelier Terre de cette école, dont l’influence sera décisive pour établir un rapport généreux et décomplexé avec cette  « matière molle », en canaliser toute la sensualité et l’énergie pour la sculpture. Anne s’est attachée très tôt à trouver des moyens plastiques et intellectuels pour défier la tradition classique, en commençant dès cette époque à faire dialoguer le dur avec l’idée du mou, rechercher déjà les limites extrêmes de son matériau de prédilection en déjouant avec impertinence ce qui en était communément attendu.

 

Faire de grandes choses, c’est à dire « porter sa sculpture à une échelle péremptoire » selon ses propres mots, a toujours constitué pour Anne Barrès un objectif impérieux. Lors d’une première exposition de groupe itinérante (entre Paris, Montréal et l’Italie, de 1967 à 1969), elle rencontre la déjà très reconnue céramiste américaine Ruth Duckworth (1919-2009), dont la volonté sculpturale abstraite d’envergure monumentale, en accord avec des émaux aux tons sourds et neutres, a pu faire l’effet d’un détonateur. Cependant, les premières grandes pièces d’Anne, en porcelaine et grès bicolores grises et blanches, apparaissent seulement à la fin des années 70 : elles jouent de façon très déroutante et novatrice à partir d’éléments répétitifs, accumulés et reliés par une structure de cordages, dans un rapprochement assumé avec l’univers textile et le vocabulaire de la couture, du nœud, de l’entrelacs, du feston, du pli et de la trame, afin de susciter creux et reliefs dans un état de réalité qui semble transitoire, comme en cours de mutation. L’artiste parle à leur propos de « morceaux de croûte terrestre », microcosmes d’aspect très minéral dans leurs densités et leurs couleurs d’émaux (gris béton, blanc biscuit, beige caillou) mais qui deviennent des "tentures" murales, en formats Mouchoirs, ou plus grandes Nappe à carreaux, Torchon, Echarpe, Courtepointe, Chevrons ou Fronces. Son œuvre Le grand écossais (1,90 m x 1,90 m) sera présentée dans l’exposition Métiers de l’Art au musée des Arts décoratifs à Paris en 1980, première reconnaissance institutionnelle de ses réflexions sur la mise en forme d’un plan "malléable", suivie par l’acquisition des Cahiers de couture par le Fonds National d’Art Contemporain (FNAC). Les formes souples Toile à matelas (1981, 3,50 m x 3  m) et Edredons (1984, 3,20 m x 3,20 m) poussent plus loin l’approche monumentale. En 1984, une autre grande tenture, réalisée à la manufacture de Gien, sera accrochée en extérieur, sur la muraille d’un château-fort, dans le cadre d’une manifestation d’arts plastiques très prospective et éclectique, Présence des Formes, organisée pendant plusieurs années de suite par les céramistes Dani et Jacques Ruelland, dans le village des Angles, près de Villeneuve-lès-Avignon (Gard). Ses éléments, alternativement en porcelaine et grès, composent un ensemble d‘envergure (6 m x 4 m) constitué par des plans assouplis repincés en leurs extrémités, que l’on imaginerait pouvoir manuellement dénouer, comme s’il s’agissait de détramer un textile.

 

Dans sa période très prolifique des années 80, Anne Barrès donne à ses œuvres des titres évocateurs de corporalité : Gonflements, Affaissements et Soulèvements (Galerie Oudin, 1980 et 1984-1985). A partir de 1986, elle commence une première collaboration avec les briqueteries du Nord à Templeuve, prémisse d’une étape décisive dans son parcours : la conception de sculptures de grandes dimensions, réalisées à partir de briques réfractaires. Arrachement est une importante installation réalisée dans une salle du musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq (Nord), constituée d’un pavement de sol soigneusement briqueté de terre cuite selon le plan orthogonal d’une grille métallique type fers à béton, qui se trouve déstabilisée dans l’un des angles du plan horizontal. Le sol s’y désagrège soudainement en de multiples gonflements, chaque dallage devenant quadrilatère ventru jusqu’à l’éclosion,  pour « s’arracher » progressivement en une éruption qui soulève ce grillage-carcan. Le plan originel a explosé, le séisme est resté localisé mais semble avoir fait vibrer tout l’espace muséal… Un an plus tard, au musée Denys-Puech de Rodez en 1987, les Stèles molles réalisées à la briqueterie Capelle près de Toulouse, composent un bel ensemble de quatre colonnes de briques en compressions diverses, qui établissent un dérèglement critique et spectaculaire du hiératisme obligé des formes classiques de l’ordre architectural.

 

A partir de 1988 et jusqu’en 1998, le grand cycle des Déformations, mises en oeuvres à la briqueterie Gélis de Colomiers, va chercher à induire un mouvement de déséquilibre ou de ramollissement dans la forme ancestralement définie de la brique prise en tant que module standard de construction (20 x 20 x 40 cm). La terre cuite y est mise en mouvement, "étirée", "penchée", "sertie", "emboutie", pliée sur un gabarit à la sortie de la filière… Là encore, les titres Grande Poussée, Encastrement, Equilibre ou Les Dynamiques  résonnent comme un manifeste contre l’arrogance statuaire, les productions de cette époque constituant autant d’instants figés d’une action nerveuse, physique, au cours desquels le corps de l’artiste lutte littéralement contre l’inertie de la sculpture. Ces pièces souvent repeintes en bandes bicolores rouge, imposantes et difficiles à transporter, furent exposées une première fois, sur palettes, à l’Espace des Arts de Colomiers en 1991.  Elles ont été plus récemment réinstallées en totalité lors de la rétrospective Anne Barrès organisée par le musée Denys-Puech de Rodez en 2008 (publiées dans un catalogue aux Editions du Rouergue) et redéployées également dans la belle cour intérieure du Musée départemental de l’Oise, à Beauvais, en 2010.

 

Comment retrouver la ligne souple à partir de l’angle dur ? Comment passer du rigide au sinueux, imprimer de la souplesse dans toute tentative construite ? Comment faire faillir les formes rigoureuses et immuables de la géométrie, déjouer le rêve de l’architecte d’ériger l’ordre partout ? Telles sont les questions que posent les œuvres de cette période faste de l’usage de la brique. "Je joue sur le trouble que provoque l’ambiguïté du dur et du mou, du cuit et du cru… Le sculpteur, comme l’architecte, travaille sur l’érection et la stabilité. Avec dérision, j’étudie la déstructuration et manifeste l’affaissement", déclare Anne Barrès. Avec elle, la sculpture semble se retrouver prise au piège de sa prétention idiote à l’érection permanente. Rien d’impulsif ni d’explosif pour autant dans son approche, pas de séismes accablants, plutôt une méditation d’architecte sur les lois de la gravité, de l’équilibre, qu’elle inscrit dans de nombreux dessins aux cotes précises, préparant minutieusement son geste d’ébranlement dans la  masse compacte des briques.

 

Durant les années 90, Anne Barrès a fait quelques insertions permanentes remarquées dans l’architecture (pour l’aménagement de la piscine-médiathèque municipale d’Onet-Le-Château, dans l’Aveyron, en 1991). Puis, les opportunités offertes par son partenariat avec la briqueterie Gélis ont pris fin, et l’artiste s’est retrouvée pendant quelques années désemparée par l’impossibilité de retrouver la grande échelle à laquelle elle s’était habituée. Elle imagine alors de transposer graphiquement, en grands formats aux pastels, ses précédents volumes de briques au cœur d’un paysage à la fois végétal et "mental", retranscrit avec une insolite science du cadrage, dans une aisance et une vigueur de trait admirables. Au milieu des années 2000, l’envie de reprendre la sculpture dans son propre atelier d’Avrainville (Essonne) lui revient progressivement, en partie grâce à la possibilité de partager son espace de travail avec un jeune artiste récemment diplômé des Beaux-Arts de Paris, Antoine Tarot. C’est le sculpteur et enseignant Vincent Barré qui les a mis en contact. Entre eux deux, la stimulation créative se trouve bientôt partagée, à base d’échanges techniques et artistiques, pendant plusieurs années. Anne Barrès entreprend une flamboyante série de pièces aux formes allusivement végétales, intitulées Les Eruptions, les Soufflées, bientôt suivies des Flétries. Ce sont des mouvements souterrains qui viennent ici faire évoluer les surfaces de grès noir, gris ou brun, vrillés ou griffés pour les assouplir, sans jamais les rompre. Elle imagine pour ces nouvelles pièces des associations terre/acier rouillé,  pour que la terre paraisse jaillir et déborder de cheminées tubulaires, soit perchée en suspension giratoire sur des tiges, ou bien encore arrimée à des cadres, afin de composer d’importants claustras et paravents, dont plusieurs ont été vendus aux Etats-Unis.

 

On pourra discerner aussi que cette obsession ludique du mouvement s’accompagne chez Anne Barrès d‘une volonté de contrôle, voire même d’une certaine sévérité inscrite au cœur de son travail, dont la constance et la tenue irréprochables viennent sans doute d’un désir de ne jamais laisser de prise à l’anecdote, ni à la moindre amorce de narration dans ses sculptures. Anne Barrès semble vouloir chasser constamment la séduction immédiate pour aller vers une sensation d’inquiétude, de déséquilibre, un dépaysement du spectateur de ses oeuvres. Son ambition a toujours été celle de susciter un mouvement perpétuel dans le paysage environnant, d’induire une sensation de vertige au cœur du stable, dans notre regard et comme sensation pour le corps tout entier. Mettre l’environnement en tension constante, en « alerte rouge ». Ne rien dynamiter, mais laisser planer la menace. Donner l’idée d’un mouvement réversible de la matière, afin de susciter chez nous une attente étonnée ou inquiète, devant ces lourds volumes en suspens entre l’envol et la chute.

La sculpture en force

par Frédéric Bodet

Publié dans "Catalogue de l’exposition Anne Barrès », Galerie Mercier & associés, Paris, 2012

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